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Les Maillots Retirés – le 10 de Dennis Rodman, qui a donné à Detroit sa première vie

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Dans la longue liste des maillots retirés par les Detroit Pistons, le 10 de Dennis Rodman n’est peut-être pas le plus évocateur. Les niveaux de lectures sont différent quand on évoque The Worm mais souvent le fan NBA connait le nom de Rodman pour ses frasques ou pour son look quand l’observateur plus aguerri se souvient de son rôle d’aspirateur à rebond au côté de Michael Jordan. Le Rodman décrit dans cet article n’est pas cet homme. Tout simplement parce le Rodman qui a son maillot retiré à Detroit n’est plus de ce monde. Selon les dires du principal intéressé himself.

“Trader Jack”, l’architecte des Bad Boys, a eu le nez fin en 1986. Au second tour d’une draft réputée comme très faible, McCloskey choisit à la 27eme position Dennis Rodman, basketteur atypique, issu d’une université de seconde zone, Southeastern Oklahoma State University. A cette époque, les Pistons retrouvent à peine les playoffs, balayés par les Hawks sans ménagement. Encore trop tendre et trop naïf. Au sortir de la draft, personne n’imagine ce que ce rookie limité offensivement pourrait apporter dans cette équipe. La métamorphose des joueurs de la Motown commençait à peine, mais Chuck Daly avait déjà vu en Rodman une pièce capitale pour son nouveau style de jeu à venir. Dès l’exercice suivant, les Pistons changent de dimension, devenant les “Bad Boys”. Dans cette équipe au jeu rude et défensif, Dennis Rodman a tout du chaînon manquant. Malgré son rôle en sortie de banc, il est un des éléments qui transforment cette équipe lambda en une machine à gagner. Sans jamais être détesté comme Laimbeer, sans jamais être dans la lumière comme Isiah Thomas Dennis Rodman fait le job et s’épanouit dans une structure qui lui donne le cadre qui a toujours manqué à sa vie.

Le seul joueur à faire basculer un match sans marquer

Quelle carrière aurait fait The Worm si la Motor City ne l’avait pas accueilli ? Personne ne pourra le dire. L’Homme a certes remporté d’autres titres plus tard à Chicago mais il s’agit d’un autre Rodman. Le nôtre, celui devenu une légende des Detroit Pistons, débarque en NBA affublé d’un physique limité pour un intérieur des 90’ (2m01 pour 100 kg à peine) et probablement du pire bagage offensif de cette cuvée de draft. Quand il enfile pour la première fois le maillot des Pistons, Dennis ne peut pas shooter, ni faire des mouvements au poste. Pourtant ce manque de fondamentaux offensifs ne va pas empêcher la ville d’adopter rapidement The Worm, qui va vite se sentir chez lui,

A Detroit, le flashy n’a jamais été à la mode. Depuis la création de la franchise à Fort Wayne, les Pistons et leur fans ont toujours chercher quelque chose de plus rare : le sacrifice collectif, le front commun contre l’adversité et la mise au ban des égos. De gros efforts sont demandés aux joueurs et parfois la greffe ne prend pas. Mais dans le cas de Dennis Rodman, la synergie est totale. Heureux de la chance qu’on lui offre, conscient d’être tombé au bon moment au bon endroit, The Worm fait un choix qu’on ne reverra que deux décennie plus tard avec Ben Wallace : pour le bien du collectif, Rodman ne s’intéressera plus qu’aux rebonds et à la défense. A partir de ce moment, chaque point marqué par l’ailier sous le maillot des Pistons ne proviendra quasiment que de dunk en transition de de rebonds offensifs. Entre 88 et 91, Rodman ne prend que 6 tirs par rencontre en moyenne, alors qu’il tourne à 13 rebonds par match !

Dennis Rodman donne toute son essence à sa franchise. Avec lui, le basket des Pistons change, évolue même. Dennis défend comme personne n’est capable de le faire dans cette NBA. Même s’il est plus petit que le pivot adverse, il ne cède jamais un seul centimètre de terrain. Même s’il est plus lourd que le meneur adverse, il virevolte pour le suivre dans ses déplacements. Capable de défendre sur un poste 5 comme sur un poste 1, Rodman est en dépit de ses mensurations un formidable athlète. En 89, il est le remplaçant qui permet aux Bad Boys de continuer d’appliquer leur plan de jeu quand les stars sont sur le banc. Les Jordan Rules, il les connaît sur le bout des doigts et les applique à la lettre. Rodman brille sur le parquet par son intelligence et compense son déficit physique par un QI basket immense. En 90, quand Rick Mahorn est victime de l’Expension Draft, Dennis change de dimension et en profite pour prendre de l’ampleur dans cette équipe : il finit Meilleur Défenseur de l’Année et les Pistons réalisent le back-to-back dans des playoffs où il ne quittera jamais le 5 Majeur.

Dennis Rodman | Detroit Pistons

Bill Laimbeer et Chuck Daly en mentors

Chacun garde en tête les plongeons complètement fous de Dennis Rodman dans les tribunes, tentative désespérée d’une tête brûlée pour espérer sauver le ballon. Mais avec Dennis Rodman, ce genre du prouesse tenait plus du sacrifice que le show. John Salley, autre ouvrier du basket époque Bad Boys, rapprochait justement cette attitude de kamikaze avec le dévouement total de Dennis pour sa franchise :

Tout le monde pense que Dennis faisait ça pour faire le show. Mais il ne plonge pas dans le public pour ça. Dennis aurait foncé contre un train si Chuck Daly lui avait demandé. Il aurait été capable d’abattre un mur.

Chuck Daly, ou l’autre architecte des Bad Boys, menait son groupe d’une main de fer, mais fut un véritable guide pour chacun de ses joueurs. Pour Rodman, qui considère son paternel comme “l’homme qui a juste aidé à (le) mettre au monde”, Daly fait figure de vrai père de substitution. Dans l’esprit du grand Dennis, les Pistons dépassent le seul cadre du basketball et sont assimilés à ce qui se rapproche le plus d’une famille, avec Daly en père et Laimbeer en grand frère. Bill Laimbeer partage d’ailleurs nombre de valeurs communes avec Rodman : les deux sont très proches lors de leurs années Bad Boys, soldats laissant la lumière aux autres si la victoire se trouve au bout du sacrifice. Pour les deux hommes, ce n’est pas gagner ou perdre, c’est plutôt gagner ou gagner ! Quand des années plus tard, les Pistons décideront de retirer le maillot de Dennis Rodman, la cérémonie mettra à l’honneur un membre de leur famille, un maillon de la chaîne, un rouage de la machine.

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En fait-on trop avec l’état d’esprit qui habitait Dennis Rodman ? Non, absolument pas. Les personnes fantasques comme Dennis ont besoin d’un cadre pour pouvoir donner le meilleur d’eux-mêmes. A Detroit, Rodman avait trouvé le sien, investit dans sa mission au point de surprendre ses propres coéquipiers. John Salley toujours :

Ce gars pensait vraiment qu’on était une famille. Il ne comprenait pas qu’on puisse transférer des joueurs ou couper Chuck. Parfois, il était coupé de la réalité, il était vraiment persuadé qu’on était une famille. Lorsqu’il était là, il était prêt à mourir sur le terrain. Il pensait rouge, blanc et bleu.

Conscient de son rôle et habité par sa mission, Rodman contribue toujours plus à la réussite des Pistons, lancés vers un Three-Peat. Si Michael Jordan obtiendra finalement sa vengeance en sweepant les Pistons en Finale de Conférence 91, l’ascension de The Worm ne s’arrête pas pour autant. En 1992, il  termine la saison avec une moyenne de 18.7 rebonds par match, un chiffre jamais atteint depuis le géant Wilt Chamberlain. Cette année-là, alors que les Bad Boys commencent doucement à s’effriter, Dennis réussira quelques coups d’éclat qui le mettront, une fois n’est pas coutume, dans la lumière comme ce match à 34 rebonds contre les Pacers de Reggie Miller en Mars 92 ! The Worm est devenu un taulier des Bad Boys, un membre à part entière de cette équipe et une des coqueluches du tout nouveau Palace of Auburn Hills.

Les Bad Boys de Dennis Rodman

La fin de The Worm, pour devenir Demolition Man

Malheureusement l’ascension de Dennis ne pourra pas freiner la chute des Bad Boys. A l’aube de la saison 93, les deux piliers de la vie de Rodman que sont Daly et Laimbeer sont priés de quitter la franchise. Ces départs, Dennis les vit comme une trahison, et pire ne les comprend pas. Sans aucun doute la personne la plus investie dans ce projet, Dennis Rodman se sent désespéré et voit son monde s’écrouler sous ses yeux . Sur le terrain, il continue à assurer sa production aux rebonds mais il n’y a plus d’âme dans cette équipe de Detroit, plus d’âme chez Dennis Rodman.

Petit à petit, l’ailier perd pied, sans repère, privé des figures tutélaires qui servaient à canaliser son énergie débordante dans la bonne direction. S’il ne saborde pas son basket, Rodman met le chaos dans sa vie, quitté par sa femme après un mariage éclair et puis s’éloigne de sa fille. Ses sautes d’humeurs sont légions et le courant ne passe pas avec le nouveau staff. En février 93, le point de non-retour est atteint : Dennis Rodman est retrouvé endormi dans sa voiture, un pistolet chargé à bord et une lettre d’adieu signée de sa main. Le Bad Boy avait choisi de mettre fin à sa vie dans le parking du Palace of Auburn Hills, où il avait pris l’habitude de dormir régulièrement depuis des mois. Heureusement pour lui et pour ses proches, Dennis, à la dernière minute, a choisi de ne pas passer à l’acte.

Et pourtant ce soir-là, quelqu’un est mort. Cette personne il s’agit du premier Dennis Rodman, celui des Detroit Pistons, devenu le fils adoptif de Chuck Daly et qui faisait de son métier de basketteur sa priorité. Ainsi The Worm est mort dans cette voiture, pour devenir autre chose, une scission de l’esprit confirmé par l’intéressé lui-même :

Cette nuit-là, je me suis dit que j’allais vivre ma vie de la façon dont je l’entends et être heureux. J’ai tué la personne que je ne voulais pas être. J’ai tué le Dennis Rodman qui essayait de se ressembler à ce que les gens voulaient qu’il soit.

Dennis Rodman connaîtra pourtant un nouvel épisode dramatique, où la vie de l’ailier des Pistons ne tiendra plus qu’à un fil. Il faudra tout le soutien du regretté Craig Sager pour éviter le pire. Quelques jours après, Rodman quitte les Pistons et le gentil hyperactif se transforme en une sorte d’Indien renégat incontrôlable. Tout ce que Rodman touchera ensuite finira par être détruit, tous ses propos et toutes ses réactions seront exagérés, brûler la vie par les deux bouts devenant son nouvel exutoire. Du joueur qui aura marqué l’Histoire des Detroit Pistons, il ne reste plus qu’un fantôme.

Son maillot n°10 retiré le 1er Avril 2011

Avec le temps, les excès de Demolition Man se calment mais il faudra attendre longtemps après la fin de sa carrière pour voir le joueur se réconcilier avec lui-même. Le spectre du Rodman version Pistons ne s’était finalement jamais vraiment éteint, même dans les pires moments. Pendant longtemps, Dennis prendra soin d’éviter toutes les manifestations organisées par les Pistons où sa présence était requise. L’homme préférait rester en marge de tout ce qui pouvait lui rappeler son ancienne vie.

En 2011 les choses s’arrangent un peu. Si Rodman continuera de verser dans le n’importe quoi (sa relation avec la Corée du Nord en 2013), il apprend coup sur coup son entrée au Hall of Fame et la volonté des Pistons de retirer son maillot. A l’approche de ses 50 ans, The Worm accepte enfin de remettre les pieds dans le théâtre de ses anciens exploits. Au cours d’une cérémonie très émouvante, il montrera des regrets de ne pas avoir pu faire mieux et un gêne à l’idée de voir un soldat comme lui connaitre un tel honneur.

Pourtant Dennis Rodman mérite de voir son maillot n°10 retiré chez les Detroit Pistons. Auréolé de deux titres NBA, de deux titres de Meilleur Défenseur de l’Année, cette machine à rebond aura surtout marqué la franchise par son investissement. Travailleur de l’ombre, ayant compris que le basket était un job à part entière, Dennis Rodman a paradoxalement mis toutes ses tripes dans ce boulot. Pour se sauver lui-même, par respect pour les figures paternelles qu’il admire, The Worm n’a jamais reculé une seule fois et a donné tout ce qu’il était au service d’une cause. En allant chercher encore plus loin dans son être pour atteindre ses objectifs, Rodman n’a finit par ne plus savoir vivre sans. Quand le projet des Bad Boys est arrivé à son terme, Dennis a mis fin à cette vie pour renaître sous une autre forme. Il sera éternel à Detroit et à jamais honoré pour être tombé au combat